Éloge du temps présent

Étant entendu qu’on ne peut créer une oeuvre d’art quelconque sans se frotter en permanence à d’autres artistes, sans se nourrir d’une part de leurs créations, je suis reconnaissant depuis toujours à une kyrielle d’écrivains, de chanteurs, de compositeurs, que j’ai plaisir à nommer ici, dans un petit espace qui tient tout à la fois du fourre-tout, de l’inventaire et du journal de bord.

Éloge du temps présent, car rien ne dépasse le plaisir de découvrir un livre, un disque, derrière lesquels se trouve un nouvel artiste dont la voix ne ressemble pas tout à fait à celles que l’on connaît. Et c’est le cas de Leyla Mc Calla, une chanteuse américaine d’origine haïtienne, que j’ai découverte il y a déjà quelque temps et qui commence à fidéliser un public en France. Elle a tout : le charme, le naturel, des chansons intemporelles qui sont un beau mélange entre le blues, la musique traditionnelle d’Haïti, celle de la Nouvelle-Orléans où elle habite désormais. Elle vient du classique, a longtemps tenu son violoncelle chevillé au corps, avant de le mélanger aux guitares et au banjo. Remarquez sur la photo que j’ai presque la même guitare qu’elle, ce qui est un signe. Découvrez son dernier disque, et puis vous en viendrez naturellement aux précédents. Elle chante aussi en créole, pour ajouter au plaisir. Ne la ratez pas si elle passe près de chez vous (pour cet automne 2019, seuls les Bretons ont cette chance, ce qui est injuste).

Leyla Mc Calla

Je viens de découvrir et un livre et un homme doux, c’est une chance dans ce monde de brutes. Le livre s’intitule Par les routes, son auteur Sylvain Prudhomme.C’est le meilleur de tous les livres de la rentrée, je peux le prouver d’autant plus que je n’ai pas lu tous les livres parus depuis quelques semaines et que la chair n’est pas triste. S’il n’obtient pas le prix Femina, je ne crois plus en rien.

C’est l’histoire de trois personnages, trois personnages qui n’en font qu’un en réalité. Le narrateur (Sacha, écrivain arrivé à la quarantaine), son ami l’autostoppeur (qu’il avait perdu de vue depuis leurs vingt ans) et Marie, la compagne de l’autostoppeur (qui n’a pas de prénom). Ajoutons à ces personnages l’enfant de Marie et de l’autostoppeur. Être là ou ne pas être là, c’est la question du livre. L’un des deux copains ne cesse de repartir sur les routes, en quête de rencontres, accroché à sa liberté, l’autre est dans la réalité quotidienne. On s’admire au fond l’un l’autre, car on aimerait faire ce que l’autre fait. Crise de la quarantaine, peur de se sentir enfermé dans quelque chose, amours croisées : Marie et Sacha vont s’aimer, l’autostoppeur le sait et même l’encourage. Drôle de trio, beau trio. Bon, ça c’est une forme de résumé, mais le plus important n’est pas là, l’important c’est le style, la musique. Tellement douce et vibrante qu’elle en est entêtante. Quand d’autres écrivains de cette rentrée s’échinent à nous faire croire à leur histoire, à leurs personnages (Jean-Paul Dubois – que j’adore par ailleurs – en est un exemple), Sylvain Prudhomme est en pleine décroissance narrative : il ne se passe presque rien dans son livre, et pourtant on n’a qu’une envie, celle de savoir jusqu’où iront ses personnages, tellement ils portent une part de nous.

Magnifique et doux roman, à lire absolument pour retrouver goût à la vie.

Sylvain Prudhomme

Alors voici un livre que j’aurais voulu éditer quand j’avais ma maison d’édition, qui va bousculer j’espère les idées reçues et parler à tous les ados du monde entier. Un gros travail de recherche pour aboutir à une cartographie en temps réel, aux quatre coins du globe, des actions entreprises avec beaucoup de courage par une vingtaine de filles et de garçons dans une lutte sans merci contre les dérives du monde. Au Pakistan, au Canada, à Bali, ici, là, partout on découvre qu’on n’est pas seuls et que l’ivresse de la jeunesse est porteuse d’espoir. Dans ce livre, écrit à quatre mains, dans un style clair et vif, il y a bien sûr Greta, Malala, mais aussi nombre de noms encore inconnus de nous, et c’est là la grande idée de cette petite bible : nous donner à découvrir les futurs architectes de nos vies. De plus, l’objet livre est beau, souple, avec beaucoup de photos qui nous permettent de rentrer au plus vite dans ces portraits d’étrangers qui nous sont si proches au fond.
Cerise sur le gâteau, ce livre porte la signature de 2 personnes que je connais bien : l’une – Julieta Cánepa – a été cinq ans durant l’âme graphique des éditions Bulles de savon, l’autre est mon fils Pierre, auteur entre autres de L’invention des corps chez Actes Sud. Ils viennent d’escalader une sacrée montagne au Népal, ce n’est pas la lutte contre le réchauffement climatique qui va leur faire peur.

Julieta Cánepa / Pierre Ducrozet